Des Mots & Dessins
La photographie n'est pas un art pauvre, non, c'est un art misérable !... Le premier dessin venu, qui a un peu de nerf et de tenue, la renvoie à son dénuement, à sa basse besogne d'imagerie... Alors un lavis, une encre, une eau forte... et la pauvresse n'a plus qu'à se draper dans ses hardes argentiqueuses, et ses guenilles amidonnées au bromure ! (nous n'aurons pas la méchanceté d'évoquer la peinture...). Pourtant, ayons pitié d'elle, et délivrons-la de ce lourd et vieux cliché qui veut que la photo montre et préserve la trace d'un "ça a été" (Roland Barthes). Ah ! cela va déjà mieux !... Et alors, et enfin, cette bruine de pixels si sensibles, à la surface du capteur, se prépare déjà à révéler un "cela sera", qui est imminent, et ne manquera pas d'apparaître, à qui saura l'attendre ! Car représenter, c'est rendre l'absent présent... c'est l'absence, qui nous conduit au coeur de l'image... Quand venant de son absence invisible, s'annonce et va passer une apparition : comment la saisir, comment la prendre ? La prendre en photo ?... Hum, c'est possible... mais à condition que la photographie apprenne à dessiner ! à devenir dessin ! Pas d'art sans dessin ! Photographier, peut-être, mais au fusain, à la craie, au doigt, ou à la sanguine, ou à l'encre, ou au burin...Sinon, peine perdue... Il faut jeter la photo, et l'image, et ne garder que la graphie, et veiller à laisser voir et sentir ce qui a été mis en oeuvre, et la longue durée de temps, et de guet, et d'attente, pour que vienne cette apparition... La photographie peut, à condition de lui en laisser le temps, de lui laisser son temps, être l’accès, le passage, la voie, vers les plans simultanés et réciproques de regards, comme le sont le dessin, et la peinture. Il s’agit de laisser advenir la métamorphose, la mue, la mutation, l’incarnation… Ce métier s’apprend, bien sûr, comme tous les autres, avec exigence et rigueur : techniques, optiques, focales, distances, profondeurs, champs, angles, point, mesures, cadre, cadrages, plongées, contrastes, densités, lumières, éclairages, ombres, pauses, poses, positions, compositions, temps, mesures… Et c’est un beau métier, comme tous les métiers qui s’apprennent… Mais à condition qu’après toutes ces choses, sues et expérimentées, assimilées et démontrées, à condition que seul, tout seul, avec ce qu’il faut d’esprit de contradiction, et de curiosité, tu apprennes le plus important, le fond du métier, de sa maîtrise, de sa connaissance : que tu apprennes à tout jeter en l’air, cul par dessus tête, à renverser les choses, à tout oublier, à être perdu, paumé, dans les pommes et dans les orties !… -Tu t’égares… -Je m’égare… Je m’égare… Oui, justement, l’égarement ! Voilà un moyen de connaissance décisif et probant… L’égarement oublieux, étourdi, idiot, l’égarement songeux, chimérique, furieux... L’égarement délibéré… avec une petite méchanceté, une savante malveillance : priver l’appareil de la stabilité du pied, le prendre au corps, et respirer exprès pendant les prises… ajouter si nécessaire un hoquet, ou une pichenette sur l’optique, au bon moment… Égarement, malveillance… tromper la mise au point, lui dire que c’est plus près… fausser la cellule, lui faire croire qu’il fait beau… égarement… cadrer mal, et de travers, placer le centre dans les coins, comme Degas… Égarement… photographier à l’oreille, les yeux fermés… forcer une diagonale… nier une perspective, ou la crever… trouver des lignes, là où tout est mou… écraser le noir… brûler les blancs... fondre les passages… strier les surfaces… rayer le lisse… pousser le grain à grincer... rendre la lumière sonore, et l’ombre sourde !... Pour que “l’oeil écoute”... Égarement : vouloir croire que la photographie peut être un art !... Extraits de "Les Visites d'Atelier" par Benoist Demoriane
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